Le neutre, si nous le pensions, libérerait la pensée de la fascination de l’unité. Le neutre est une menace et un scandale pour la pensée1.
Maurice Blanchot
La psychanalyse, une écriture à blanc
Lorsqu’on dit d’un métal qu’il est chauffé à blanc, cela signifie qu’il est porté à une température plus élevée que lorsqu’il est chauffé au rouge. Il est porté au–delà de l’incandescence, plus haut que le plus haut degré – qui est invisible, qui est un degré superlatif où le superlatif grammatical défaille. On ne le voit pas : il brûle. On ne le voit pas : on l’éprouve2.
C’est à propos de l’écriture de Marguerite Duras que Mireille Calle–Gruber propose cette intéressante analogie d’une écriture à blanc : « L’écriture de Duras entre texte et film, entre vivre et mourir, se veut brûlure à blanc3.»
Pour que quelque chose ait eu lieu au lieu de rien : voici ce que dit le vice–consul de Lahore, à Calcutta, à Anne–Marie Stretter, un soir de danse, quand elle ira jouer du piano dans le salon octogonal, là où il n’est pas question qu’il puisse venir la retrouver.
Ces cris du vice–consul à une femme inaccessible rendent audible, presque tangible, ce à quoi invite l’écriture de Marguerite Duras. L’écriture et les cris deviennent de l’événement, quelque chose qui arrive de là, hors de portée du narratif lui–même, hors de tout dispositif grammatical de causalité logique : il ne s’agit pas de fabriquer un récit ni de mouliner du sens à propos de ce quelque chose mais d’accueillir un dire depuis le corps de la langue elle–même, un souffle agonique, la vibration d’un écrire sans sujet constitué, avant toute présence subjective. C’est cette dimension de l’écrire que Duras réfère à « une sauvagerie d’avant la vie »4.
Or l’écriture durassienne en acte résonne à travers l’expérience de la langue qu’offre une psychanalyse : une ascèse analogue, spirituelle, semble requise à propos de l’acte psychanalytique comme à propos de l’acte d’écrire. Au moins quand il arrive qu’il y ait acte, événement décisif qui pour autant n’est jamais décidable en amont. C’est cette affinité que je propose d’évoquer dans le cadre de cet article.
Le titre, Détruire dit-elle, écrire peut-être, trouve son origine du roman de Marguerite Duras Détruire dit-elle5 et permet de mettre en correspondance, sous modalité infinitive, ce que l’acte d’écrire, de l’écrire en acte, sous l’angle du détruire6, permet d’éclairer au regard de l’acte psychanalytique.
1Maurice Blanchot, L’amitié, Paris, Gallimard, nrf, 1971.
2Mireille Calle–Gruber, Marguerite Duras, la noblesse de la banalité, Cherbourg, de l’incidence éditeur, oct. 2023. p.124.
3Mireille Calle–Gruber, op. cit. p.125.
4Marguerite Duras, Ecrire, Paris, Minuit, nrf, 1993, p. 21.
5Marguerite Duras, Détruire dit-elle, Paris, Minuit, coll. rupture, 1969.
6Maurice Blanchot, L’amitié, op. cit. ch. XIV Détruire, p.132–136.
